La liberté de penser est un facteur fondamental de l’épanouissement personnel

Gilles Poulet *

Il serait long et sans doute fastidieux de faire ici l’historique de la Libre Pensée, aussi me contenterai-je de la définir le plus exactement possible afin que, chaque fois que je l’évoquerai, nous soyons tous bien d’accord sur la signification qu’elle a pour moi.

D’abord voici la déclaration de la Libre Pensée internationale à son congrès de Rome de 1904 :
« La Libre Pensée rejette le triple joug :

  • du dogmatisme dans tous les domaines et, en particulier, en matière religieuse et morale,
  • du privilège en matière politique,
  • du profit en matière économique »

Et selon Poincaré : « La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n’est aux faits eux-mêmes; parce que, pour elle se soumettre, ce serait cesser d’exister. » Belle formule qui donne chair et contenu à la précédente.

Mais chers Amis, quel programme !
Assurément, ces considérations en disent long, très long sur la philosophie et les objectifs des libres penseurs et probablement, sur les auteurs de la loi de séparation de 1905, d’autant que le Libre-Penseur Ferdinand Buisson en fut. La loi de Séparation mettait enfin l’État à l’abri des menées religieuses qui firent tant de mal et durant tant de siècles comme a pu le dire Jaurès : « Nous avons mis des centaines et des centaines d’années à conquérir la liberté de conscience, c’est-à-dire le droit pour chacun de penser et d’agir comme il lui plaît dans les choses de la religion. Il y a des siècles, au Moyen-âge, l’Église était maîtresse de tout… »
Voilà pour « la religion et la morale ».

« Mais les rois et les empereurs ne travaillaient pas pour les nations; ils ne travaillaient que pour eux-mêmes. Et, quand ils eurent affranchi leur pouvoir de l’Église, ils voulurent se servir de l’Église pour maintenir leur pouvoir sur les peuples ; ils comprirent que, si les hommes pouvaient discuter en liberté les choses de la religion, ils discuteraient avec la même liberté les choses de la politique ». Poursuivait Jaurès.
Voilà pour « la politique ».

Reste le volet économique bien trop souvent ignoré. À l’Association Des Libres Penseurs de France -ADLPF) nous revendiquons la mise à plat de la théorie économique ultra-libérale qui n’est, pour nous, qu’un paganisme pseudo-religieux articulé autour du dieu du capitalisme, le Profit, et de divinités mineures à la plasticité infinie, capables de s’adapter à toutes les situations pourvu qu’elles servent leurs desseins égoïstes. Je n’insisterai pas sur les analogies, évidentes pour l’observateur attentif, entre doctrine religieuse et doctrine économique : infaillibilité de la théorie (l’horizon indépassable du TINA (there is no alternative) de Thatcher), tenue de grands « grands conciles » doctrinaux (Davos), une cléricatures sûre d’elle même, infatuée et invasive (le chœur des grands « économistes » et autres éditorialistes chantant à l’unisson, jamais remis en cause, et prônant les merveilleuses vertus des mêmes canons économiques), les relais enfin, infiniment variés de la piétaille des « croyants », incapables du moindre recul critique. À la toute fin, un parfum de servitude volontaire se dégage de la passivité des foules persuadées qu’en effet, il n’y a pas d’alternative.
Voilà pour « le profit en matière économique ».

Nous sommes maintenant d’accord, du moins le l’espère, sur la définition de la libre pensée. Il nous faut maintenant examiner la conséquence directe de l’activité combattante de celle-ci, appuyée sur la liberté de conscience, du moins telle que nous les observons en France, sans prétendre que le modèle soit exportable en l’état. Cette conséquence a nom Laïcité, chacun le sait et c’est elle que je vais maintenant invoquer.

Définissons-la à son tour : La laïcité permet l’ouverture d’un espace public dans lequel les convictions « notamment religieuses », sans être tues ni niées, deviennent des éléments seconds de l’identité des individus au profit de ce qu’ils ont de commun, c’est-à-dire leur qualité de citoyens. Nous retrouverons sans cesse ce terme de citoyen au fil de notre réflexion. Il est pour moi central. Écoutons la philosophe Comte-Sponville : [La laïcité] « Ce n’est pas l’athéisme. Ce n’est pas l’irréligion. Encore moins une religion de plus. La laïcité ne porte pas sur Dieu, mais sur la société. Ce n’est pas une conception du monde ; c’est une organisation de la Cité. Ce n’est pas une croyance, c’est un principe, ou plusieurs : la neutralité de l’État vis‑à-vis de toute religion comme de toute métaphysique, son indépendance par rapport aux Églises comme l’indépendance des Églises par rapport à lui, la liberté de conscience et de culte, d’examen et de critique, l’absence de toute religion officielle, de toute philosophie officielle… / … enfin, mais ce n’est pas le moins important, l’aspect non confessionnel et non clérical – mais point non plus anticlérical – de l’école publique. L’essentiel tient en trois mots : neutralité (de l’État et de l’école), indépendance (de l’État vis‑à-vis des Églises, et réciproquement), liberté (de conscience et de culte) ».
Lumineux, non ?

La laïcité débarrasse et exonère le citoyen du droit canon qui prétend que l’homme est pécheur, et qu’à ce titre n’a pas de droits ; que les seuls droits sont ceux de Dieu, ce qui nie le droit naturel lequel dit que l’homme, parce qu’il est homme, a par nature des droits. C’est le jus naturalis que prolonge, par le truchement des organisations humaines, le droit positif, droit voulu et écrit dans le cadre de la démocratie par le citoyen ou ses représentants. Le citoyen est l’acteur central, indispensable au fonctionnement de la démocratie et des sociétés civilisées et libérées des tyrannies et autres « démocratures », qui en découlent.
Il nous faut encore préciser, pour être bien compris, la différence que nous percevons entre privé et public. Rousseau s’y était attelé qui écrivit qu’il y a deux personnes en chaque individu, la publique et la privée. La personne publique est celle dont la sphère d’action a des conséquences pour autrui, alors que pour la personne privée la sphère d’action est sans incidence sur autrui. Dans cet esprit, l’autorité politique démocratique ne peut ni ne doit formater la conscience humaine qui relève de choix privés. L’homme est libre de ses pensées et de ses opinions, et donc, si les hommes sont par nature libres et égaux, ce que nous croyons, la liberté et l’égalité ne découlent plus du bon vouloir du prince. Tant s’en faut ! Le libre penseur s’assume en tant qu’homme debout qui veut avoir barre sur son destin et ne plus dépendre d’une hypothétique tolérance du prince. Le Sujet définitivement est remplacé par le Citoyen.

« Tout cela est bien beau, direz-vous, mais sur quoi étayer la laïcité de l’État et par voie de conséquence son influence sur l’organisation de la société? » Mais sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, du 26 août 1789, tout simplement ! Celle-ci bâtit les fondements constitutionnels de la charte de droits sur laquelle doit se régler le politique, lesquels, à n’en pas douter remplissent bien le cahier des charges évoqué plus haut, i.e. laïcité de l’État et laïcité vécue de la société. L’un ne pouvant aller sans l’autre dans le contexte républicain français. Car sans cette vertu de l’État, dont la loi de 1905 a parachevé l’évolution suite à la laïcisation de l’enseignement dans les années 1880, la société elle-même n’aurait pas pu se détacher autant de la religion et permettre ainsi une émancipation morale, collective aussi bien qu’individuelle. Les deux vont donc bien de conserve, même s’il ne sont pas stricto sensu de même nature : l’État est neutre et ne connaît que des citoyens, le citoyen n’est pas prié d’être neutre, il lui est seulement enjoint de ne gêner personne au nom de sa religion comme de sa possible mécréance. C’est pourquoi on peut dire que les droits de l’homme sont consubstantiels à la pratique de la libre pensée comme à l’exercice plein et entier des droits attachés à la citoyenneté. Autrement dit, pour le républicain conscient et actif, l’identité de chacun passe certainement par la citoyenneté qui, de fait, est l’appartenance à une communauté humaine d’intérêts partagés. Lesquels, ne nous le cachons pas, peuvent aussi être divergents. Mais c’est le principe même du débat démocratique.

J’ai bien évidemment parfaitement conscience que cette thèse est vigoureusement combattue par l’approche libérale individualiste qui veut que la société relève d’abord des individus qui s’y expriment à leur gré et donc loin des préoccupations de l’État, voire contre lui. Thèse cher aux militants du Tea Party, par exemple et des néo populismes qui semblent vouloir faire régresser nombre d’états en Europe et ailleurs.

Notons, si vous le voulez bien, que la laïcité ne pourra pas se résumer à un régime de liberté individuelle pour des raisons philosophiques et juridiques profondes. En effet, la liberté définie par la loi de 1905 est une liberté publique et non civile et, confirmant le distingo entre public et privé évoqué plus haut, qui fait du « citoyen » l’acteur public et de la « personne » l’acteur privé. La laïcité existe comme liberté attachée à la qualité de citoyen, et non à celle d’individu. C’est une liberté qui n’existe pas comme droit naturel, parce qu’elle est instituée dans le cadre d’une communauté politique, souveraine, qui en décide pour l’ensemble de ses membres. C’est une liberté, liée, encadrée et limitée par la notion « d’ordre public et d’intérêt général ». Une liberté que définissent, ensemble, les citoyens, souverains, réunis par leur volonté commune de constituer un ordre politique spécifique, distinct de tout autre. Une liberté qui tient à distance, au nom de la raison, toute possibilité d’influence, d’interférence ou de contrainte de l’individu par tel ou tel intérêt particulier, au premier chef par celui de tel ou tel culte ou philosophie particulièrs. De même, si l’État est neutre au regard des cultes et des philosophies, c’est bien évidemment qu’il ne peut en promouvoir aucun. L’État laïque ne formule pas de « pensée » orthodoxe. Comme le dit la philosophe Catherine Kintzler : « La foi ne fait pas la loi, l’État ne s’occupe pas de théologie ».

Il faut aussi crânement assumer que la laïcité n’est pas d’essence libérale, ne retenir d’elle qu’une liberté individuelle et une neutralité limitée à l’interdiction faite à l’État et à ses agents de promouvoir tel ou tel culte, c’est la penser à la manière des libéraux, porteurs d’accommodements raisonnables et vrais faux amis de la laïcité telle que nous la concevons. Ils essaient sans cesse de faire croire que les Églises (ou assimilés) sont à égalité avec l’État. Il n’en est rien, bien évidemment : il est universel quant elles n’ont que des compétences de boutiquiers. Pour autant, comprend-on son sens réel et son originalité au regard d’autres régimes, de sécularisation ou de tolérance, tels qu’il en existe de par le monde ? Ce n’est pas sûr, d’où la controverse évoquée plus haut et qui n’est pas en voie de s’estomper, même si des signes allant dans ce sens commencent à apparaître ici ou là.

Un État laïque se doit, c’est là la moindre des choses, de promouvoir les principes de la laïcité par la formation idoine de ses agents. Mais aussi en exigeant, dans un souci d’égalité, le respect de ces principes par l’ensemble des citoyens. Il n’y a guère que des bigots illuminés pour considérer que l’État laïque à la française menace la liberté religieuse des individus. C’est là encore et toujours le fameux point de vue « libéral», qui conçoit, en l’affaiblissant, la laïcité comme une liberté presque quelconque, posture dans laquelle la société civile devrait absolument se protéger des intrusions de l’État en son sein, comme si les individus n’étaient pas partie prenante de l’État, comme si le citoyen n’était qu’un ectoplasme. Acceptons, dans un souci d’apaisement, l’idée que la question laïque a bien cette dimension de liberté, qui est moins celle de l’individu que celle du citoyen. Cette démarche est fondamentale pour comprendre la vertu principale de la citoyenneté, qui transcende l’individu dans des démarches collectives propres à bâtir ce fameux « vivre ensemble », qui implique certains abandons de positions relevant de l’égoïsme ou des tentations communautaristes. Je veux être clair, pour moi, cette possibilité de se penser collectivement est, à la toute fin, précisément incarnée par l’État, à la fois comme corps institutionnel et comme principe politique. La remise en cause de cette manière de se penser et de se comprendre comme citoyens est aujourd’hui la plus grande menace qui pèse sur ce que nous sommes, comme pays et comme société. Elle est lourde de déliquescence sociétale avec ce paradoxe qu’au nom de la liberté individuelle on détruit ce qui justifie, ce qui « fait société », i.e. le projet humain bâtissant puis aboutissant à la nation et, au-delà à son expression politique, l’état républicain démocratique.

Vous l’aurez compris, pour parodier Arthur Rimbaud et son « Je est un autre », sous la pression des thèses individualistes et ultra-libérales, je m’interroge : « Le citoyen est-il un autre ? ». Mais alors quel autre ? Comment surmonter cette dichotomie sans tomber dans la schizophrénie ?

Tous les droits de l’homme découlent de la dignité et de la valeur inhérentes à la personne humaine. Par ailleurs, la personne humaine est le sujet même de ces droits, comme des libertés fondamentales qui y sont attachées, il résulte de ceci, qu’elle doit en être à la fois le principal bénéficiaire et participer activement à leur réalisation. C’est ce qu’en substance a proclamé le Programme de Vienne de 1993. C’était magistralement lier, en la dépassant, la tension que nous avons pointée supra entre citoyen et personne privée. En effet, ce programme rappelle que les droits de l’homme découlent directement de l’existence même de la personne humaine (le jus naturalis), laquelle en est le sujet invité à participer activement à leur réalisation, ce qui, vous en conviendrez, place sans conteste la personne humaine dans la peau du citoyen actif. « Le citoyen, c’est celui qui participe de son plein gré à la vie de la cité. Il partage avec ses concitoyens le pouvoir de faire la loi. le pouvoir d’élire et, le cas échéant, d’être élu. Si tu fais la loi, il est normal que tu lui obéisses. Ça s’appelle le civisme ». A pu écrire Régis Debray.

Résumons :

Pas de liberté véritable pour une pensée contrainte ou formatée, pas de citoyenneté qui ne s’accomplisse sans la possibilité de faire des choix authentiquement libres et d’exercer sa capacité d’arbitrage au-delà des doctrines et des « évangélisations » de tous ordres: politiques, économiques, philosophiques ou religieux. Pas d’épanouissement personnel sous des régimes tyranniques asservissants, ni sous des théocraties qui prétendent donner la primauté à une hypothétique loi de Dieu sur la loi des hommes, non plus dans des sociétés ultra-libérales ou règne l’égoïsme du chacun pour soi. Il est donc souhaitable de vivre sous un régime républicain véritablement démocratique, ce qui passe par la citoyenneté, laquelle est seule capable de faire pièce à certains égoïsmes, à certaines dérives autoritaires ou à des stratégies d’endoctrinement. La vraie citoyenneté est un des apanages du libre penseur et son moyen premier d’agir dans le monde et dans sa société.

Conclusion.

Pour moi, l’épanouissement intellectuel et moral passe par la liberté de conscience qui, seule, permet la liberté de penser, c’en est le prérequis. Dès lors je pense, qu’en effet, la liberté de penser est un facteur fondamental de l’épanouissement personnel parce qu’elle permet de se débarrasser des a priori et des doctrines douteuses, ce qui apporte une vraie sérénité. Mais aussi, comme on l’a vu, de construire un citoyen responsable, dégagé des crispations de l’égoïsme, du chauvinisme et de la surdétermination identitaire. Un homme qui assume sa double nature et œuvre à un projet constructif, celui du vivre libre ensemble.

Disours sur le sujet « Libre Pensée et épanouissement de la personnalité » au congrès de Bâle, juin 2018